Le temps des bâtards

Dimanche 13 Janvier 2013

1° ÉPISODE Dans notre jardin de Carthage, il y avait un mûrier au tronc noueux et torturé, aux fruits gras, gorgés de soleil. Autour de lui, le misérable jardin d'orties clairsemé de pissenlits sommeillait, brûlant de stérilité en une dérisoire vengeance de la terre que les hommes foulent, que les hommes piétinent. Des racines y sont oubliées, vieilles femmes desséchées aux mamelles vides.
A droite, là où la vigne vierge assaillant les nuages se prélasse, où des oiseaux faméliques cachent leurs petites amours puériles, il y a la maison de pierre rugueuse, creusée par des décennies de petites pluies trop faibles pour ensemencer le sol. Les volets sont mi-clos, yeux de vieillards au regard larmoyant. La vigne court, grimpe le long des murs, escalade la grand-porte, la coiffant d'un arc de misère.


      A l'intérieur, ma famille et moi : six ans . C'est aujourd'hui que je suis né, sur le banc de pierre de la petite cour avec, à mes pieds, le sable fin qui colle entre les orteils et saute au visage à la moindre brise.
N'avale pas, crache, tourne bien le mollard avec ta langue puis, lorsqu'il atteint le sol, recouvre-le de ton pied nu.

            Grâce à ce rejet vert de gris commença ma vie. Il tomba en un son visqueux, mais pas dans le sable, sur un morceau de pain frais enduit aux deux tranches d'huile d'olive salée : mon goûter.
Le chien Kim dresse la tête, pointe les oreilles, hurle à la mort. Ma grand-mère à la jambe tordue par on ne sait dieu favorable aux animaux et aux petites gens qu'elle exècre, a du mal à se déplacer pour l'assommer de sa canne. La vieille tombe, se relève et retombe comme un fétu de paille. J'ai ri.

            Commença alors le temps de bâtards. Une épopée, une malédiction. Le soleil dorait la peau des touristes à l'accent châtié, au langage élaboré, contrastant mon teint, distinguant mes traits et faisant le troupeau me fuir.
Ne me ressemble pas, ne me touche pas. Je ne te comprends pas, tu n'es pas des miens et tu es mon fils, une excroissance maudite de mon exotisme lubrique. Un mollard sur du pain.

            Six ans : En plein soleil et au crépuscule de la tolérance, laquelle n'est plus qu'un seuil dont le dépassement explose à la gueule de ceux que le moule a formatés, comprimés, répertoriés.
Jour de naissance où le chien hurle, la grand-mère tombe et où je ris. " J'ai faim, Maman, j'ai faim ! Ca y est, c'est dit, en français. L' arabe, c'est pour la grand-mère, pour la rue aussi.

- Qu'est-ce que tu fais, p'tit bonhomme ? "
- Je joue. "
Ma mère se baisse à mes pieds, ramasse le pain souillé, l'essuie, me le tend. La vieille lui crie de me donner un autre goûter. Mais Maman ne connaît pas l'arabe.
- Mange, mange ton goûter. "
La grand-mère clopine vers nous en crachant des imprécations, chacune se dresse, parle dans sa langue. Aucune ne me demande de traduire.

             Le chien ne s'y trompe pas : il a déjà bondi sur le pain qu'il dévore en le maintenant au sol à l'aide de ses pattes.
- Je veux mon goûter. "
Elles sont ailleurs, hurlantes de rage, se promettant le suicide, déchirant leurs vêtements.
Les voisins arrivent, on appelle mon oncle. En l'apercevant dans la rue, la veille se roule par terre. Elle se griffe le visage, se frappe la poitrine, implore son secours.
Le soir même, elles sont réconciliées. Je les espionne buvant le thé. Chacune rit des essais linguistiques de l'autre, en profite pour lancer quelques insultes mais prenant, pour le faire, un air espiègle. J'ai un peu peur !

            Ce jour-là mon père, pourtant mort d'une rage de dents qui avait donné lieu à une anesthésie fatale diligentée par le barbier du quartier, revint à la maison.
Il poussait du pied une gigantesque pastèque juteuse et saturée de sucre au point que cela me provoqua une nausée m'écœurant définitivement de ce fruit. Mais ma mère, une fois la pastèque ayant rempli son rôle de rafraîchissement et de digestif de la formidable quantité de beignets qu'elle se faisait un devoir de dévorer dans le but d'avoir des formes généreuses et respectables, sembla trouver à redire à la présence de feu son mari. Lui hochait la tête paisiblement et réclamait du thé à la menthe.
Lorsque les voisins vinrent demander une explication, ma mère et ma grand-mère avaient ouvert toutes les portes et les fenêtres de la maison, lançant dans tous les coins du gros sel en psalmodiant des prières, l'une en italien, l'autre en arabe.

            Plus tard, il y a seulement quelques années, j'appris la suite de l'histoire par une vague cousine bien plus âgée que moi.

La suite au prochain épisode.
Henri Vario-Nouioua